La gig economy au cœur des intrigues modernes
L’irruption de la « gig economy » – cette économie de tâches fragmentées, de missions ponctuelles accessibles via des applications – a trouvé une scène privilégiée dans le roman social. Un exemple frappant : « Les Heures solaires » de Caroline Caugant (2022), qui met en scène une jeune femme livrée au morcellement de ses journées entre micro-missions et absence de perspective durable. À travers les romans récents, le livre n’est plus seulement miroir, il devient loupe : il dénonce l’atomisation, la solitude, mais aussi les stratégies d’adaptation, la débrouillardise, et parfois la fierté d’une nouvelle indépendance.
Plusieurs auteurs, à l’instar de Nicolas Mathieu dans ses nouvelles (« Rose Royal », 2019, ou « Connemara », 2022), sondent la France périphérique, là où la précarité du travail se vit au quotidien. On découvre entre leurs lignes les trajectoires de ces “ubérisés” : livreurs à scooter, intérimaires, auto-entrepreneurs qui côtoient la fatigue et rêvent, parfois, d’émancipation. Le roman dépasse le sensationnalisme médiatique, il injecte de la complexité, il donne du souffle aux visages derrière les chiffres.
Télétravail, start-ups et management : les coulisses d’une France connectée
Loin du cliché de la Silicon Valley lumineuse, la littérature interroge aussi le revers du télétravail et des open spaces. Le roman « Ceux qui restent » de Jean Michelin (Éditions Les Equateurs, 2023) évoque avec finesse la porosité difficile entre sphère professionnelle et sphère intime, exacerbée par le travail à distance et la surveillance numérique. Ici, la maison se dilate ou se rétrécit autour du salarié, le virtuel gagne le réel, la frontière s’efface, révélant stress et dilution des solidarités.
Les start-ups, quant à elles, inspirent toute une veine romanesque qui croque, parfois avec ironie, l’idéologie de l’innovation permanente. Dans « Les Petits » d’Antoine Choplin (La Manufacture de livres, 2021), de jeunes cadres pleins d’idéaux affrontent la réalité de la compétition et de l’épuisement, oscillant entre enthousiasme et vertige de l’obsolescence. Le roman social n’idéalise ni ne condamne : il questionne, il donne à voir la mosaïque des vécus et des contradictions françaises face à la transformation des organisations.