Crise de la démocratie représentative en France : regards d’essayistes depuis 2017

4 mars 2026

Depuis les dernières présidentielles, la démocratie représentative française semble traverser une crise profonde, amplifiée par le mouvement des Gilets jaunes, la montée de l’abstention et une remise en cause des institutions traditionnelles. De nombreux essais publiés depuis 2017 cherchent à cerner les racines et enjeux de cette crise : désaffection citoyenne, verticalité du pouvoir, défiance envers les élites, montée des extrêmes. Des auteurs tels que Pierre Rosanvallon, Dominique Schnapper ou Cynthia Fleury analysent la défiance croissante vis-à-vis des corps intermédiaires et examinent des propositions concrètes pour renouveler la participation politique. La crise sanitaire a par ailleurs accentué la tension entre technocratie, exécutif et représentation parlementaire, questionnant le contrat démocratique et stimulant le débat intellectuel sur l’avenir de la démocratie en France.

Introduction

Dire que la démocratie représentative en France a été chahutée depuis 2017, c’est presque succomber à une litote. La scène démocratique, habituellement rythmée par les rendez-vous électoraux et les alternances politiques, a été saisie par la déflagration des colères : des places occupées du mouvement Nuit Debout aux ronds-points des Gilets jaunes, du silence assourdissant des abstentionnistes aux cris des manifestants, la promesse démocratique s’est fissurée, voire fragmentée. L’élan “révolutionnaire” du macronisme, censé réconcilier la société avec ses institutions, s’est rapidement heurté au mur d’une défiance renouvelée, et les essayistes de la décennie se sont alors penchés sur ce désenchantement. Plonger dans leurs analyses, c’est arpenter nos doutes et percevoir, dans le tumulte, les lueurs ou les dangers d’une recomposition de notre vivre ensemble.

Les Gilets jaunes et la désaffection citoyenne : le signal d’alarme

Le mouvement des Gilets jaunes, dont l’onde de choc débute à l’automne 2018, ne pouvait que s’inviter dans la réflexion des auteurs. Plusieurs essais majeurs s’emparent de ce surgissement citoyen pour interroger le divorce croissant entre peuple et représentants.

  • Pierre Rosanvallon, Le siècle du populisme (Seuil, 2020) : Sociologue reconnu, Rosanvallon dissèque l’émergence des populismes comme symptômes d’un déficit démocratique structurel, où les citoyens dénoncent l’impuissance des élus et le sentiment d’abandon par les corps intermédiaires. Il met en lumière la soif de reconnaissance, la quête d’une voix plus directe et écoutée dans le système politique.
  • Sophie Wahnich, La Révolution française n’est pas un mythe (Klincksieck, 2017) : L’auteure relie la défiance actuelle aux origines de notre univers politique. Elle rappelle la dimension émotionnelle et collective de l’engagement démocratique, soulignant que l’épuisement de la représentativité ouvre la porte à une colère appelant au “pouvoir du peuple”.
  • Bruno Cautrès (Cevipof), enquêtes et tribunes (Le Monde, 2021) : Politologue, Cautrès analyse quantitativement l’effritement de la confiance envers les institutions, citant des chiffres évocateurs : en janvier 2019, selon le baromètre du Cevipof, seuls 27% des Français déclaraient encore faire confiance à l’Assemblée nationale.

L’irruption des Gilets jaunes, première mobilisation d’ampleur totalement extérieure aux partis et syndicats, a cristallisé la fracture entre citoyens et institutions. De nombreux essais s’attardent sur ce moment comme le marqueur d’une société française à la recherche de nouvelles médiations.

Démocratie verticale, élites et crise de la représentation

Au fil des dernières années, la verticalité du pouvoir est devenue l’une des critiques majeures adressées à la Ve République, jugée peu perméable à l’expression populaire. Plusieurs auteurs ont creusé cette tension, à la lumière du “nouveau monde” promis par Emmanuel Macron après 2017.

  1. Cynthia Fleury, Le souci de la démocratie (Gallimard, 2019) : Dans une écriture empreinte de philosophie, Cynthia Fleury interroge l’éthique de la représentation, l’épuisement du principe d’autorité légitime et la nécessité de revitaliser l’engagement citoyen par la discussion et la transmission du pouvoir.
  2. Dominique Schnapper, La démocratie providentielle (Gallimard, 2021) : L’ancienne membre du Conseil constitutionnel y voit une mutation du “contrat social”, où les citoyens attendent toujours plus de l’État, accentuant la personnalisation du pouvoir et la tentation de court-circuiter la démocratie délibérative.
  3. Collectif, La démocratie en crise ? (Sciences Po Les Presses, 2019, sous la direction de Luc Rouban) : Ouvrage collectif, il propose un panorama rigoureux des ruptures institutionnelles et des rapports tendus entre élus nationaux, sociétés civiles et administrés.

Le thème de la verticalité éclaire aussi le retour du débat sur le rôle du Parlement, perçu comme marginalisé par l’omniprésence de l’exécutif. Le recours accru à l’article 49.3 de la Constitution, notamment lors des réformes sur la retraite en 2023, a renforcé le sentiment de dépossession démocratique. “Nous ne sommes plus que les spectateurs d’une démocratie de façade”, écrivent plusieurs signataires du collectif La démocratie en crise ?.

La montée de l’abstention et la défiance politique : chiffre et diagnostics

L’une des tendances les plus lourdes apparues depuis 2017 est celle de la montée de l’abstention aux scrutins nationaux et locaux. Plusieurs essais contemporains mettent en avant ce symptôme, y voyant autant une lassitude qu’une contestation de fond.

  • Le taux de participation lors des législatives 2022 est tombé à 47,51% (source : Ministère de l’Intérieur), soit la plus faible depuis 1958, témoignant d’une profonde crise de confiance.
  • Jean Garrigues, Une histoire politique du silence (Tallandier, 2022) : L’historien retrace la généalogie de l’abstention, mettant en avant l’idée que l’abstentionnisme détourne le regard, mais n’est pas nécessairement le signe d’une indifférence – souvent, c’est une protestation silencieuse que la représentation ne suffit plus.
  • Étienne Balibar, Violence et civilité (Galilée, 2020) : Le philosophe aborde la désaffection politique sous l’angle de la fragmentation sociale et du ressentiment envers ceux qui “parlent au nom d’autrui sans l’écouter réellement”.

Entre indifférence et colère froide, l’abstention ordinaire rend d’autant plus urgente la question de la refondation démocratique. Les essais des cinq dernières années l’abordent comme un défi fondamental à la légitimité politique.

Institutions bousculées et contract démocratique à l’épreuve du Covid

Les années 2020-2022, marquées par la pandémie de Covid-19, ont imposé leurs propres questionnements à la démocratie représentative : débats sur l’état d’urgence, résurgence du pouvoir technocratique, marginalisation de la délibération parlementaire… Les essais récents insistent sur la dualité entre exigence d’efficacité et soif de contrôle démocratique.

  1. Olivier Nay, La société vulnérable : Politique de la crise sanitaire (Le Seuil, 2021) : L’auteur analyse la manière dont la gestion de crise a révélé le malaise des institutions, et redéfini la relation entre experts, politiques et citoyens.
  2. Antoine Bristielle, Le divorce démocratique (Fayard, 2022) : Il revient sur le recul de l’adhésion aux décisions du pouvoir, la montée de la contestation sanitaire, et la marginalisation du débat public au profit de l’exécutif.
  3. Luc Rouban, “Démocratie sous tension” (Cevipof, 2021) : Par ses analyses de sociologue, Rouban met en avant ce paradoxe : jamais le besoin de décision n’a été aussi fort, jamais la défiance n’a été aussi aiguë.

Ces essais soulignent que l’état d’exception sanitaire a nourri une inquiétude quant à la réversibilité des mesures autoritaires. Plusieurs auteurs s’interrogent : la démocratie représentative, déjà exangue, a-t-elle été fragilisée davantage ou a-t-elle joué son rôle en résistant sous la contrainte ?

Les nouvelles pistes pour une démocratie renouvelée

Questionner la crise, c’est aussi ouvrir la voie à des propositions : convention citoyenne, tirage au sort, réactualisation des contre-pouvoirs, implication de la société civile – autant de pistes largement discutées par les essayistes contemporains.

  • La Convention citoyenne pour le climat (2019-2020), largement commentée dans La démocratie en crise ? et les tribunes du Monde, a cristallisé les attentes autour de la démocratie participative et du contrôle citoyen de l’action publique.
  • Hélène Landemore, Open Democracy (Princeton UP, 2020) et articles dans Libération : Politiste française, Landemore propose d’institutionnaliser le recours au tirage au sort pour dépasser la crise de légitimité, offrant aux citoyens moyens d’action inédits sur la délibération.
  • Yann Algan, Elizabeth Beasley & Daniel Cohen, Les origines du populisme (Seuil, 2019) : Les auteurs, économistes, suggèrent que l’inclusion sociale et l’éducation à la citoyenneté sont aussi des leviers essentiels pour dénouer la crise de la représentation.

Dans leurs ouvrages et tribunes, ces penseurs esquissent les contours d’une démocratie moins verticale, plus dialogique, renouant avec l’esprit républicain du débat et du compromis, et s’ouvrant à l’expérimentation démocratique.

Vers une nouvelle grammaire démocratique ?

Depuis 2017, le paysage intellectuel français s’est emparé avec intensité et inventivité de la crise de la démocratie représentative. De la colère des Gilets jaunes aux débats sur la gouvernance pandémique, la société française apparaît à la croisée des chemins : oscillant entre défiance et attentes renouvelées, elle interroge le sens même de la représentation et la façon dont on fait démocratie ensemble. Les essais contemporains font de la littérature d’idées un laboratoire vivant, où se formulent d’autres horizons et où s’inventent, peut-être, les premières phrases d’un nouvel alphabet politique.

  • Pierre Rosanvallon, Le siècle du populisme, Seuil, 2020.
  • Dominique Schnapper, La démocratie providentielle, Gallimard, 2021.
  • Cynthia Fleury, Le souci de la démocratie, Gallimard, 2019.
  • Hélène Landemore, Open Democracy, Princeton University Press, 2020.
  • Ouvrage collectif, Luc Rouban (dir.), La démocratie en crise ?, Presses de Sciences Po, 2019.
  • Jean Garrigues, Une histoire politique du silence, Tallandier, 2022.
  • Sophie Wahnich, La Révolution française n’est pas un mythe, Klincksieck, 2017.
  • Yann Algan, Elizabeth Beasley, Daniel Cohen, Les origines du populisme, Seuil, 2019.

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